Abstention, piège à cons ?

Le niveau d’abstention reflète le désintérêt des électeurs de l’offre politique proposée. La liberté de voter implique aussi celle de ne pas voter. Il n’y a pas de problème démocratique posé par l’abstention. Si les candidats veulent susciter l’intérêt des électeurs, qu’ils commencent par se remettre en question. Tant qu’on promettra un second tour confiné à Macron vs Le Pen, n’espérons pas de regain de participation : les Français ont déjà dit majoritairement qu’ils n’en voulaient plus. Ils viennent de le redire.

 

On a beaucoup glosé sur l’abstention massive aux dernières élections, municipales d’abord et régionales et départementales ensuite. Certains font la comparaison entre la fréquentation des bureaux de vote et des églises, qui relèveraient, peu ou prou, de la même philosophie de l’individualisme et de l’hédonisme, ce qui n’est pas idiot.

Il faut, bien sûr, trouver une explication rationnelle. Car à défaut d’en avoir une, c’est tout le système qui est mis en cause. Pour les municipales, ce fut la peur du COVID et l’exécutif, cherchant une bonne raison de détourner l’attention de la catastrophe du parti présidentiel au premier tour, inventa le confinement et l’Ausweis obligatoires pour reporter le second et parler d’autre chose. Avec succès. Une élection est un exercice de démocratie par excellence, mais à cette occasion, Emmanuel Macron a montré à quel point il était disposé à supprimer les libertés publiques, sur le simple avis d’un comité ‘scientifique’ Théodule mis en place cinq jours plus tôt, dépourvu de toute dimension démocratique qui allait être son alibi pour instaurer la société illibérale qu’il aime tant.

Lorsque le second tour arriva finalement avec trois mois de retard un 28 juin, Macron organisa opportunément une session de la convention citoyenne sur le climat le 29 afin, encore une fois, de détourner l‘attention, avec les mesures-martinet qu’elle proposait d’infliger aux Français . Et Darmanin, féal du président depuis qu’il a pensé que sa carrière bénéficierait plus de Macron que de sa famille politique d’origine, prit tout son temps pour publier les résultats des municipales. Les 2.22 % du parti du président méritaient bien un peu de procrastination.

Dès lors que Macron traite les élections qui lui déplaisent avec tant de dédain, comment espérer susciter un réveil civique des électeurs ? Peut-être que Macron n’a que ce qu’il peut attendre du message qu’il envoie régulièrement aux électeurs ? Peut-être que si les députés LREM à l’Assemblée étaient moins des yes-men (et women) du président, moins décérébrés que la chambre d’enregistrement qu’il sont fiers de constituer, rejetant tout amendement de l’opposition et surtout du Sénat, les électeurs se sentiraient plus investis dans la démocratie représentative.

À noter que Macron n’aime pas non plus la démocratie directe à laquelle il s’essaya. Il eut l’audace un jour d’inviter ceux qui le souhaitaient « à venir le chercher ». Lorsqu’ils sont venus, un certain 8 décembre 2018 stoppés à quelques centaines de mètres de l’Elysée, il trembla et prit peur. Blême et le visage émacié le 10 décembre suivant à la télévision, il leur lâcha une quinzaine de milliards d’euros…

Pire encore, le Gascon chercha ensuite à reporter les régionales pour après la présidentielle dont il pressentait la gifle, métaphorique celle-là, qu’il allait se prendre. Mais la ficelle était un peu grosse. Alors elles eurent lieu. Macron nationalisa la campagne pour masquer l’absence d’implantation locale de son parti. Puis devant le désastre pour le parti présidentiel, décida qu’il ne fallait « surtout pas tirer de leçons nationales des résultats d’un scrutin local ». Comprenne qui pourra.

Sauf que tout le monde n’était pas à l’unisson. Telle Amélie de Montchalin qui, le soir du second tour, se réjouissait de ce que la victoire d’En Marche serait d’avoir  « fait reculer le Rassemblement national ». Il faut une sacrée dose de culot – Montchalin n’en manque jamais et c’est à ça qu’on la reconnaît – pour tenir de tels propos, car pour prétendre « faire reculer le parti de Le Pen », encore faudrait-il que LREM fût restée devant. Or au second tour, c’est à peine plus de 7% des voix que recueille LREM, soit environ 12 points de moins que le RN. On fait plus crédible comme « rempart ».

Et surtout, comment prétendre faire une victoire du recul du Rassemblement national quand ce recul est en fait la pire des nouvelles pour la stratégie présidentielle de Macron, celle qui remet en cause le vide entre LREM et le RN qu’il essaie d’instituer depuis plus de quatre ans pour monopoliser l’espace politique et refaire le coup de 2017, quand il s’agissait en fait de « pousser » : pousser Fillon dans les orties et Le Pen au second tour, pour orchestrer le hold-up électoral parfait.

Et d’ailleurs, la nomination de Dupond-Moretti comme épouvantail officiel à RN, ministre de la stigmatisation du parti de Le Pen plus que garde des sceaux,  et les efforts de Darmanin pour rediaboliser le RN (après l’avoir accusé d’être un peu mollasson dans son débat avec Marine Le Pen sur France 2…) ont échoué : ils n’ont pas fait monter les scores du parti, ni n’ont su l’utiliser pour faire monter leurs propres résultats. Échec total, et pire encore, preuve irrécusable de leur naïveté politique, d’avoir cru que cela pourrait marcher. À vrai dire, les municipales avait déjà consacré un fort recul du RN avec une perte de 30 % de ses conseillers municipaux…

Alors l’abstention a bon dos. Les efforts de Schiappa entre les deux tours pour augmenter la participation des jeunes, avec une communication un peu débilitante, ont échoué. Peu ont bien sûr souligné que les efforts du Gascon de l’Élysée avec des sommités culturelles telles que McFry et Carlito pour susciter l’intérêt de ces mêmes jeunes, dont on escomptait au passage un vote plutôt pro-Macron, n’ont pas eu le succès escompté. Comme quoi quatre ans passés au Château émoussent un peu l’acuité politique quand ils conduisent à convaincre un président que la bouffonnerie est une bonne stratégie électorale. Rien se sert de singer les bouffons, ils ne votent pas: le président l’ignorait-il ?

On cherche en vain quelque chose qu’ils entreprissent qui eut réussi…

On a beaucoup analysé l’abstention. Analyser pour comprendre et comprendre pour prétendre y remédier. Mais la liberté de voter en démocratie implique aussi la liberté de ne pas voter. Il n’y a rien de mal à ce qu’un électeur s’abstienne. Certes, c’est insultant pour les candidats que les foules ne se déplacent pas pour les adouber. Le vote de protestation en faveur du Front national de Jean-Marie, qui, lui, faisait le plein de ses voix à chaque élection s’est perdu avec la « mainstreamisation » (Arnaud Benedetti) du Rassemblement de Marine.

Et surtout, ce qui n’a pas été soulevé, le recul de la participation des électeurs RN est le pendant du recul de celle de LREM. LREM n’a pas réussi, contrairement aux promesses du Gascon, à « réenchanter la politique » et la vie publique. Au contraire, ils font tout ce qu’ils peuvent pour l’éteindre.

Il est assez amusant de constater comment la macronie espère relativiser les élections des ténors de droite, Wauquiez, Bertrand et Pécresse, en rappelant que compte tenu de l’abstention, leurs scores mirobolants représentent moins de 20 % des inscrits. Mais Macron est aussi le premier président minoritaire de la Ve République, celui qui est élu avec moins d’un électeur sur deux (42% des inscrits) lors de l’élection présidentielle de 2017 qui constitue également un record d’abstention pour ce scrutin. Parce que l’offre politique du second tour était celle que seuls approuvaient les 18,6% des inscrits ayant choisi Macron au premier tour et les 16.14% des inscrits ayant voté Le Pen au premier tour. Soit à peine un tiers des inscrits et 45% des suffrages exprimés. Le résultat ? 4 millions de bulletins blancs ou nuls et 12 millions d’abstentionnistes : effectivement, le besoin de réenchanter l’électeur était urgent. Mais il reste qu’en minorant la légitimité populaire des présidents de région reconduits, la macronie ne fait que rappeler cruellement le manque de légitimité de son propre patron…

Pour l’avoir oublié, Macron s’est exposé à un violent retour de manivelle avec les Gilets jaunes venus lui rappeler qu’il n’avait pas mandat à assommer les Français de taxes pseudoécologiques.

Reste que le Rassemblement national de Marine Le Pen est tombé dans le même travers. Bercée probablement par ces sondages flatteurs qui lui donnaient plusieurs régions et l’assuraient d’une présence au second tour quelques soient les circonstances, Marine s’est endormie. Elle s’est prélassée dans le confort facile de ce faux paysage politique où seuls LREM et le RN seraient des forces en mesure de prétendre au pouvoir, tout en conservant bien sûr le petit écart en faveur de Macron. Mais à jouer ce jeu qui lui convenait parfaitement, ses électeurs n’ont pas vu les motivations d’aller voter. Soit parce que c’était inutile en raison des garanties de victoire données par les sondages (mais on a vu comment les surprises du premier tour n’ont pas conduit au sursaut espéré lors du second…) Soit parce que l’électorat du RN ne s’imagine pas en faire-valoir de Macron.

Alors curieusement, les sondeurs font leur mea culpa : la raison de l’exagération des scores du RN dans les sondages est qu’ils ont continué à « corriger » à la hausse les avis favorables au Rassemblement national, justifié initialement par les réticences des sondés à avouer leurs sympathies Lepeniennes.

Être intelligent, cela commence par ne pas faire deux fois la même erreur. Peu après les régionales, les sondages (corrigés de leurs corrections) sortent : toujours Macron-Le Pen au second tour, mais cette fois 10 points d’avance pour Macron au second, que l’on dit ainsi « peu affecté » par la défaite de son parti aux régionales alors que le recul du RN est pris en compte.  Comme si les résultats du parti de Macron le 27 juin avaient été conformes aux attentes.

Mais ce n‘est pas le cas : la seule bonne surprise pour le Gascon est que la liste Muselier ne s’est pas effondrée après les tripatouillages de la constitution de la liste qu’il avait demandés à Castex. Pour le reste, Macron qui espérait être le faiseur de rois du second tour, voire forcer les assemblées régionales à un « troisième tour » pour la désignation des présidents de région, a échoué partout, même là où il était en mesure de se maintenir au second tour. Il n’a pas joué le moindre rôle ni exercé la moindre pression ni influence sur les votes des exécutifs régionaux. Inexistant, transparent. LREM est toujours désespérément ectoplasmique.

La seule – et excellente – nouvelle de ce scrutin est que le duel Macron-Le Pen de 2022 n’est pas garanti d’avance. On peut, peut-être, rêver d’un débat programmatique de substance lors des prochaines présidentielles.

Et pour les abstentionnistes, gageons que si la promesse d’un tel duel avait un effet dépresseur sur la participation, celle, en revanche, d’une offre politique enfin renouvelée fera sortir les électeurs de chez eux lors des prochains scrutins. Mais quoi qu’ils fassent, c’est leur choix. Et c’est aussi leur choix de laisser la décision aux autres, s’ils veulent exprimer leur vote autrement qu’en se rendant dans les bureaux.

Il n’y a aucun dysfonctionnement démocratique à y voir.  Notons simplement que ceux qui trouvent utile d’aller voter ne semblent pas animés d’une volonté très farouche de conserver Macron là où il est pour un nouveau mandat. Et rien que cela est le signe d’une bonne santé démocratique du pays.

 

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